Dans Le Roi Lion, les hyènes apparaissent dès le départ comme des créatures menaçantes, bruyantes et cupides. Shenzi, Banzai et Ed rôdent dans les Terres du Refuge, ricanent dans le noir et obéissent aveuglément à Scar. Difficile de les défendre. Pourtant, la vraie question n’est pas « sont-elles méchantes ? » – c’est « pourquoi Disney a-t-il fait ce choix narratif, et que révèle-t-il sur notre façon de voir cet animal ? »
Ce que le film fait aux hyènes du Roi Lion
Shenzi, Banzai et Ed remplissent une fonction précise dans l’histoire : ils sont les soldats de Scar, le faire-valoir comique et inquiétant d’un villain qui a besoin de bras armés. Disney leur attribue toutes les caractéristiques classiques du personnage secondaire malfaisant : ricanement nerveux, appétit insatiable, loyauté conditionnelle.
Ce n’est pas un portrait, c’est un raccourci. Les hyènes du film n’ont pas de motivation propre. Elles suivent Scar parce qu’il leur promet de la nourriture – et ce détail est en réalité le seul moment où le film leur accorde une logique crédible. Des animaux affamés qui cherchent à manger, ce n’est pas le mal : c’est la survie.
Le vrai méchant de l’histoire, Scar, les instrumentalise. Il leur ment, les manipule, et les sacrifie à la fin pour sauver sa propre peau. Les hyènes ne sont pas les architectes du plan : elles en sont les exécutantes, et les premières victimes quand il tourne mal.

Hyènes réelles contre hyènes Disney : ce que le film déforme
Vous avez déjà entendu que les hyènes ne font que voler les proies des lions ? C’est l’image que le film renforce – et elle est inexacte.
Dans la réalité, les hyènes tachetées (l’espèce que Disney représente) sont à la fois chasseuses et charognards. Elles ne se contentent pas des restes : elles chassent activement, selon les opportunités et les territoires. La relation avec les lions n’est pas celle d’un dominant et d’un parasite, mais une rivalité entre deux grands prédateurs qui se disputent les mêmes ressources.
Autre point que le film inverse complètement :
- Dans les clans de hyènes tachetées, ce sont les femelles qui occupent les positions dominantes. La hiérarchie repose sur les liens sociaux et l’appartenance au clan natal, pas sur la force brute.
- Les mâles qui rejoignent un nouveau clan perdent une partie de leur réseau social et doivent se reconstruire une place. La domination n’est donc pas une question d’agressivité pure.
- Les lions peuvent voler des proies aux hyènes – pas seulement l’inverse. L’issue d’une confrontation dépend souvent du nombre d’animaux présents de chaque côté.
Le film prend le contrepied de la biologie réelle sur presque chaque point. Les hyènes y sont soumises, hiérarchisées sous les ordres d’un lion, présentées comme inférieures. Dans la savane, le rapport de force est bien plus équilibré.
Scar et les hyènes : une alliance qui révèle qui est vraiment responsable
Revenons à l’intrigue. Scar promet aux hyènes l’accès aux terres fertiles du royaume en échange de leur aide pour tuer Mufasa et chasser Simba. C’est un contrat. Et comme tout contrat passé avec un manipulateur, il ne sera pas respecté.
Sous le règne de Scar, les Terres du Refuge se dégradent. Les proies disparaissent, la famine s’installe. Les hyènes ont suivi leur part du marché – et elles n’ont rien obtenu en retour. Quand Simba revient et que Scar est acculé, il accuse les hyènes devant tout le monde pour se disculper. Scar trahit ses propres alliées pour sauver sa peau. Les hyènes l’entendent, et c’est elles qui lui régleront son compte.
Ce retournement est l’un des moments les plus intéressants du film, même s’il passe souvent inaperçu. Les hyènes ne sont pas « réhabilitées » – mais elles agissent, pour une fois, en réponse à une trahison réelle. Pas par pure méchanceté.
Pourquoi l’image négative des hyènes dépasse Le Roi Lion
Le film Disney n’a pas inventé la mauvaise réputation des hyènes. Il l’a amplifiée et popularisée auprès de millions d’enfants, mais il puisait dans une image déjà bien installée dans la culture occidentale : animal sale, ricaneur, charognard, lâche.
Cette réputation vient en partie de traits physiques mal compris (le ricanement est en réalité un signal de communication sociale, pas un signe de folie), et en partie d’une tendance à mal interpréter les comportements de charognage. Dans beaucoup de cultures, manger les morts est perçu comme dégradant – alors que c’est une fonction écologique utile.
Le problème avec Le Roi Lion, ce n’est pas qu’il raconte une fable avec des méchants. Les fables ont toujours eu des méchants. Le problème, c’est d’avoir collé le rôle du méchant à un animal réel, avec des caractéristiques reconnaissables, sans aucun contre-poids dans le récit.
Timon et Pumba sont des animaux réels eux aussi – et ils sont attachants, drôles, généreux. Le contraste n’est pas anodin.
Faut-il « défendre » Shenzi et ses congénères ?
Pas nécessairement. Le Roi Lion est un film d’animation destiné à raconter une histoire, pas un documentaire animalier. Shenzi, Banzai et Ed sont des personnages de fiction, et leur fonction narrative a du sens dans le cadre du film.
Mais savoir lire un film, c’est aussi comprendre ce qu’il simplifie. Les hyènes du Roi Lion sont construites pour incarner la menace, l’altérité, le désordre – tout ce que le règne de Mufasa est censé contenir. Ce sont des symboles autant que des personnages.
La vraie hyène tachetée, elle, dirige son clan, chasse, défend son territoire, élève ses petits et joue un rôle dans l’équilibre de la savane. Elle ne ricane pas par méchanceté. Elle communique. Ce n’est pas un détail : c’est toute la différence entre un animal réel et un costume narratif qu’on lui a passé sur le dos.

